données externalisées

Guide collectif · sous l'égide d'AFNOR Normalisation · Janvier 2026

Guide sur les données externalisées

Comprendre, évaluer et maîtriser les risques des réglementations extraterritoriales

Publication collective — Janvier 2026
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Contributeurs

L’élaboration de ce document est rendue possible grâce au savoir-faire d’AFNOR Normalisation en matière de coordination de travaux multipartites et de rédaction de guides pratiques. Son contenu n’engage que ses auteurs.

Coordinateur : Aubin Minesi, Chef de Projet Normalisation Numérique

Auteurs :

  • HEXATRUST — Dorothée Decrop, Déléguée Générale
  • DOCAPOSTE — Séverine Denys, Directrice des Affaires Institutionnelles
  • OUTSCALE, Dassault Systèmes — David Chassan, Directeur de la Stratégie
  • FNTC — François-Luc Doyez, Délégué Général
  • OVHCLOUD — Elisa Sharps, Chargée d’Affaires Publiques
  • WIMI — Timothée Demoures, Chef de Cabinet
  • ERCOM — Romain Waller, Directeur Business Unit
  • NUMSPOT — Servane Augier, Directrice des Affaires Publiques
  • LEVIIA — William Méauzoone, Co-Fondateur
  • CLEVER CLOUD — Axel Laniez, Responsable des Affaires Publiques

Synthèse

Le recours croissant aux services cloud a profondément transformé la gestion des données des organisations. Si l’externalisation offre des gains indéniables en matière d’agilité et de performance, elle introduit également des risques juridiques majeurs — souvent sous-estimés — liés à l’application de réglementations à portée extraterritoriale.

La localisation des données ne garantit pas leur protection juridique.

Dans le cloud, les données sont mobiles. Ce n’est donc pas leur lieu d’hébergement qui détermine le droit applicable, mais la juridiction à laquelle est soumis le prestataire. Des données hébergées en Europe peuvent ainsi être légalement accessibles à des autorités étrangères, parfois sans information ni contrôle du client.

Le risque juridique est un risque stratégique.

L’exposition des données à des législations extraterritoriales implique que celles-ci peuvent être réquisitionnées, consultées ou exploitées dans une logique de guerre économique ou à d’autres fins. Une telle situation est susceptible de compromettre la protection de données sensibles, de porter atteinte au secret des affaires et, in fine, de fragiliser les activités d’une organisation.

La maîtrise du risque passe par une démarche structurée.

Toute stratégie d’externalisation doit reposer sur : une classification préalable des données selon leur sensibilité et leur criticité ; une analyse juridique approfondie des prestataires et de leur chaîne de sous-traitance ; une évaluation de compatibilité entre les réglementations applicables ; et des exigences contractuelles renforcées en matière de transparence, de réversibilité et de notification.

Les référentiels de confiance sont des leviers essentiels.

Les qualifications et certifications participent concrètement à la création d’un cadre de protection vis-à-vis des lois extraterritoriales qui seraient incompatibles avec le droit européen. Elles constituent des outils opérationnels de sécurisation juridique et de pilotage des risques.

En conclusion, choisir un prestataire cloud, c’est aussi choisir un cadre juridique. La gouvernance des données externalisées doit être intégrée au plus haut niveau de décision. Ce guide fournit aux organisations les clés de compréhension et d’action nécessaires pour faire des choix éclairés.

Éditos

Choisir un prestataire, c’est aussi choisir une loi

Jean-Noël De Galzain, Président d’HexaTrust — Bernard Bailet, Président de la Fédération des Tiers de Confiance du numérique

Nos données sont devenues le cœur battant de notre économie et de notre société. Elles portent nos savoir-faire, nos secrets industriels, nos services publics, notre vie quotidienne. Or, dans un monde où la quasi-totalité des usages numériques passent par des prestataires externes — notamment des services cloud — la question n’est plus seulement de savoir où sont stockées nos données, mais surtout sous quelle loi elles tombent.

Avec les réglementations extraterritoriales, la règle est simple : ce n’est pas la localisation qui compte, mais la nationalité du prestataire. Vos données peuvent être hébergées à Paris, mais rester accessibles à des autorités étrangères. Le CLOUD Act américain ou le FISA en donnent des exemples frappants : ces textes permettent à leurs gouvernements d’exiger l’accès à des données, même si elles concernent des citoyens ou des entreprises européens, sans contrôle de nos propres autorités françaises et européennes.

Ces enjeux ne sont pas théoriques. Rappelez-vous l’affaire Microsoft Ireland : une filiale américaine a été sommée de transmettre à la justice des données stockées en Europe. Plus près de nous, des collectivités locales françaises ont dû revoir leurs choix de prestataires cloud à la suite des alertes de l’ANSSI, qui craignait une dépendance excessive vis-à-vis d’opérateurs non européens. Dans les deux cas, une même leçon s’impose : déléguer ses données, c’est aussi déléguer une partie de son autonomie.

L’externalisation est une formidable opportunité : elle permet aux entreprises comme aux administrations de bénéficier de services agiles, puissants et sécurisés. Mais elle comporte un corollaire inévitable : la dépendance. Dépendance économique, face à des acteurs en situation quasi-monopolistique. Dépendance technique, avec des conditions de réversibilité souvent floues. Et surtout, dépendance juridique, face à des réglementations étrangères qui peuvent entrer en contradiction avec nos propres lois européennes.

L’enjeu est clair : il en va de notre autonomie stratégique. Les arrêts brutaux de services, les réquisitions de données ou les fluctuations géopolitiques peuvent mettre en péril la continuité d’activité de milliers d’organisations. Ces scénarios ne sont pas de la science-fiction : ils se sont déjà produits.

La publication de ce guide est donc une étape essentielle. Il ne s’agit pas de fermer nos portes, mais de reprendre la main. Exiger la transparence de nos prestataires, vérifier leur exposition aux lois extraterritoriales, favoriser les solutions européennes certifiées (SecNumCloud, eIDAS), voilà les premières pierres d’une stratégie numérique responsable. La donnée n’est pas une ressource comme une autre. Elle est notre patrimoine commun. La protéger, c’est protéger notre capacité à innover, à décider, à agir librement.

Maîtriser la donnée pour préserver notre autonomie stratégique

Catherine Morin-Desailly, Sénatrice de la Seine-Maritime

Autrefois, la manne mondiale était le pétrole ; aujourd’hui, c’est la donnée qui crée la richesse. Elle est le nouvel or noir, véritable moteur d’un monde et d’une économie entièrement numérisés. Dès lors, il faut considérer qu’elle constitue un actif stratégique majeur et que sa maîtrise est vitale à notre autonomie et au devenir de nos démocraties.

Pourtant, depuis plus d’une décennie, nous continuons à externaliser massivement nos services numériques, à recourir le plus souvent à des acteurs extra-européens, nous soumettant à des législations extraterritoriales et à des mécanismes d’ingérence juridique. Nous nous privons là d’un contrôle réel des conditions d’accès, de traitement ou de transfert de nos données.

Au Parlement, particulièrement au Sénat, nous avons pointé très tôt les dangers à l’œuvre et l’urgence d’une stratégie globale et offensive, au risque pour l’Europe de devenir une colonie du monde numérique. Nous avons toujours plaidé pour une régulation européenne assortie d’une politique industrielle et volontariste, pour une troisième voie, loin du néolibéralisme américain à la solde des big Tech et de l’autoritarisme étatique de la Chine.

Au-delà de cette prise de conscience, il faut désormais agir. Une stratégie globale associant prévention et éducation, réglementation et choix industriels s’impose. Cela passe par le levier de la commande publique, dans le respect des règles de concurrence, reposant sur un Small Business ou un Buy European Act, que nous espérons à venir. Elle doit aussi reposer sur des principes de transparence de la chaîne de sous-traitance, de traçabilité des traitements, de réversibilité des services, de maîtrise de la localisation et de l’exposition juridique des données. Sans ces garanties, nous ne pourrons réduire les risques ni construire une filière numérique européenne de confiance, promesse d’emploi.

J’espère que c’est le rôle que pourra jouer ce guide : offrir un cadre clair de compréhension et d’évaluation des risques liés aux réglementations extraterritoriales, afin de permettre à chacun d’opérer des choix éclairés en cohérence avec nos valeurs et nos intérêts.

Mobilisation collective pour un numérique de confiance

Olivier Sichel, Directeur Général du Groupe Caisse des Dépôts

La valorisation des données numériques et l’intelligence artificielle sont de puissants leviers pour accélérer la transformation écologique de notre économie, renforcer la compétitivité de nos entreprises ou améliorer la qualité de nos services publics et de santé. Cependant, pour que cette révolution numérique profite à l’intérêt général, il est crucial de maîtriser ces technologies et de garantir la sécurité de nos données stratégiques. Une mobilisation collective est nécessaire pour créer un numérique souverain, puissant et de confiance au niveau européen.

Le groupe Caisse des Dépôts est mobilisé pour être un moteur de cette transformation numérique. Notre ambition est de bâtir, avec l’ensemble de l’écosystème, une chaîne de valeur du numérique européenne, en créant des infrastructures et des plateformes européennes d’un bout à l’autre de cette chaîne.

Pour atteindre cet objectif collectif, il est primordial de connaître les risques et de mesurer ses dépendances. Ce guide est un outil précieux pour guider les choix d’infrastructure dans un environnement numérique complexe, à la fois au niveau technologique et réglementaire. Il complète le dispositif dont je salue la création : l’indice de résilience numérique (IRN), qui mesure les dépendances numériques à 360° — logiciels, données, infrastructures, actifs technologiques, compétences internes, gouvernance et résilience aux chocs. Avec ce guide et l’IRN, l’objectif est de fournir aux entreprises, aux collectivités territoriales et à l’ensemble des acteurs publics une boussole concrète pour reconquérir leur autonomie numérique et renforcer leur sécurité.

Je remercie l’association HexaTrust et ses membres pour la production, sous l’égide d’AFNOR Normalisation, de ce guide de sensibilisation aux enjeux de protection des données. Chaque brique compte pour permettre le déploiement d’un numérique de confiance dans notre économie et nos services publics.

Introduction

Les usages numériques sont devenus omniprésents dans nos environnements professionnels et personnels, transformant nos organisations et nos modes de production. En même temps que cette augmentation des usages, le recours à des services externalisés s’est fortement intensifié. Ce phénomène s’incarne par le recours aux services cloud, qui permettent d’accéder à des ressources informatiques à distance, sans en détenir localement ni les logiciels ni les infrastructures.

Cette externalisation modifie le régime de responsabilité sur les données et s’accompagne d’un transfert d’une partie des leviers de contrôle opérationnels aux prestataires et à leurs sous-traitants. Les logiciels et les données ne sont donc plus gérés dans un périmètre unifié et propre à l’utilisateur, ce qui en complexifie la gouvernance.

L’externalisation dans le cloud permet une abstraction des contraintes physiques de localisation. Les prestataires et leurs sous-traitants peuvent opérer et intervenir depuis plusieurs juridictions, parfois sans visibilité exhaustive pour le client. Cela soulève des enjeux de loi applicable et d’injonctions d’accès : les données peuvent être soumises à des réglementations différentes, voire contradictoires, selon les pays où elles sont stockées ou traitées. Ces contraintes extraterritoriales imposent une vigilance accrue et une adaptation des pratiques opérationnelles et contractuelles.

Ce guide a pour objectif d’éclairer le lecteur sur ce changement de paradigme juridique. Il propose des clés de compréhension et des pratiques adaptées pour tirer pleinement parti des avantages de l’externalisation tout en maîtrisant ses risques. Il se veut un outil pédagogique pour mieux appréhender les enjeux de l’externalisation des services numériques dans le cloud, en particulier dans un contexte internationalisé et soumis à des tensions économiques et géopolitiques croissantes.

1.Cloud Computing : comprendre l’externalisation

Le cloud computing, ou service d’informatique en nuage, fait référence à un service numérique fourni à un client qui permet un accès par réseau, en tout lieu et à la demande, à un ensemble partagé de ressources informatiques configurables, modulables et variables — de nature centralisée, distribuée ou fortement distribuée — pouvant être rapidement mobilisées et libérées avec un minimum d’efforts de gestion ou d’interaction avec le fournisseur de services. Cette pratique présente des intérêts techniques et économiques multiples (mutualisation des ressources hardware, des équipements et des compétences). En une seule décennie, le cloud s’est imposé comme un pilier du numérique et l’une des architectures dominantes des systèmes d’information.

À l’horizon 2026, le volume de données créées et utilisées dans le monde devrait atteindre 200 zettabytes, soit trois fois plus qu’en 2020. On estime qu’environ 100 zettabytes seront stockées dans le cloud, soit 50 % des données mondiales.

Le corollaire de cette pratique, qu’il s’agisse de cloud public ou privé, est que les données, les traitements et les moyens techniques qui les supportent ne sont plus sous le contrôle exclusif de leur propriétaire. Ce changement d’usage doit dès lors être parfaitement compris pour appréhender l’ensemble des conséquences techniques et juridiques qu’il impose.

Distribution géographique des traitements : la fin des frontières

Confier ses données à un prestataire de cloud ne signifie pas qu’une seule machine ou un seul site en assure la gestion. Au contraire, pour atteindre les performances attendues, le prestataire peut utiliser des infrastructures complexes, réparties sur plusieurs sites (zones de disponibilité), parfois situées dans plusieurs pays, y compris pour un seul et même client — en particulier dans le cas du cloud public. Ce découpage autorise, pour des raisons d’efficacité technique, la réplication, le déplacement ou le basculement des données, traitements et sauvegardes au sein des régions et zones opérées par le prestataire et, le cas échéant, par ses sous-traitants, sous réserve des clauses contractuelles et contraintes réglementaires applicables. On parle ainsi de distribution géographique, ou de « déterritorialisation », des données : elles ne sont plus attachées à un serveur ou à un lieu unique.

Absence de frontière numérique

Si le cloud repose sur des infrastructures bien tangibles — datacenters et serveurs —, la localisation des données qu’il héberge ne se réduit pas à un unique point d’hébergement. À l’ère de l’externalisation généralisée, les données ne sont plus attachées à un lieu physique fixe : elles évoluent dans un environnement dynamique et circulent d’un point A à un point B, la majeure partie du temps sans que l’utilisateur s’en aperçoive.

Dès qu’une donnée est générée ou modifiée, elle entre dans un cycle de traitement distribué. Fragmentée, dupliquée, synchronisée et parfois déplacée en continu, elle fait l’objet d’opérations automatisées visant la haute disponibilité, une faible latence et la résilience — le tout en quelques secondes, voire en temps presque réel, sans intervention humaine.

Invisible mais constant, ce flux révèle la nature intrinsèquement vivante du cloud, au sein duquel la donnée devient fondamentalement mobile. Pour les utilisateurs, cette réalité pose une question majeure : comment garder le contrôle sur une donnée que l’on est incapable de localiser ?

Si la spatialisation devient floue, le risque juridique se précise. Ce n’est plus la géographie des octets (data residency) qui fait foi, mais l’origine des opérateurs et de leurs sous-traitants (data governance). En pratique, la bonne question n’est donc plus « où sont mes données ? » ni « où sont mes serveurs ? », mais « qui peut les contrôler, en disposer, sur requête de quel juge, et sous quelles clauses contractuelles ? ».

Modèles de services : IaaS, PaaS, SaaS

Il n’existe pas qu’un seul type de cloud : on distingue généralement trois niveaux de services, IaaS, PaaS et SaaS.

  • Infrastructure as a Service (IaaS) : service offrant des ressources informatiques matérielles (stockage, réseau, baies de serveurs) au sein d’un environnement virtualisé, via Internet ou une autre connexion. Exemples : Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure, OUTSCALE Dassault Systèmes, OVHcloud, NumSpot.
  • Platform as a Service (PaaS) : service fournissant aux clients (souvent des développeurs ou entreprises de développement logiciel) une plateforme permettant le développement, l’exécution et la gestion d’applications, sans avoir à gérer l’infrastructure matérielle sous-jacente. Exemples : Google App Engine, SAP Cloud, Red Hat OpenShift, Kubernetes, Clever Cloud, OVHcloud, NumSpot.
  • Software as a Service (SaaS) : service dans lequel le fournisseur offre une solution logicielle accessible depuis Internet. Le client n’a pas à gérer l’infrastructure sous-jacente, ni à installer ou mettre à jour l’application. Exemples : Salesforce, Google, Microsoft, Dassault Systèmes, Docaposte.
Couche Interne IaaS PaaS SaaS
Code applicatif Entreprise Entreprise Entreprise Fournisseur
Données Entreprise Entreprise Entreprise Entreprise
Logiciels de base Entreprise Entreprise Fournisseur Fournisseur
Systèmes d’exploitation Entreprise Entreprise Fournisseur Fournisseur
Couches de virtualisation Entreprise Fournisseur Fournisseur Fournisseur
Plates-formes matérielles Entreprise Fournisseur Fournisseur Fournisseur
Réseau de stockage Entreprise Fournisseur Fournisseur Fournisseur
Réseau de sauvegarde Entreprise Fournisseur Fournisseur Fournisseur
Réseau interne / « privé » Entreprise Fournisseur Fournisseur Fournisseur
Réseau externe Fournisseur Fournisseur Fournisseur Fournisseur
Partenaires externes Fournisseur Fournisseur Fournisseur Fournisseur
Sous la responsabilité de l’entreprise
Sous la responsabilité du fournisseur

La donnée comme actif stratégique

Les données incarnent l’activité des organisations, qu’elles soient publiques ou privées. Elles constituent leur patrimoine immatériel et, pour les entités ne produisant pas de biens matériels, l’intégralité de leur activité. Elles relèvent de la propriété des entités qui les produisent : même en recourant à des services cloud, cette propriété demeure inchangée. Il ne s’agit pas d’un transfert de propriété, mais uniquement d’un transfert de responsabilité en matière de stockage et/ou de traitement. À ce titre, tout accès ou transmission d’une donnée sans base légale valable ou sans accord préalable et explicite du titulaire constitue un accès illicite ou une violation des obligations contractuelles.

Au-delà de l’accès non autorisé ou non informé, la protection des données s’impose pour des raisons de confidentialité. Certaines données sont confidentielles par leur caractère personnel — informations relatives aux salariés, données de santé. D’autres revêtent une valeur stratégique liée au secret des affaires : savoir-faire de fabrication, portefeuille clients, stratégies d’innovation. Leur divulgation représente un risque manifeste pour leur propriétaire. C’est pourquoi la classification des données est essentielle pour identifier celles qui ne doivent en aucun cas être accessibles à des tiers sans autorisation explicite.

Il existe à cet effet des référentiels de classification des données sensibles :

  • Le guide de l’ANSSI sur les données et traitements sensibles.
  • Le guide de l’Afep et du MEDEF d’identification des données sensibles visées par la loi dite de blocage (décret n° 2022-207 du 18 février 2022).
  • Les dispositions du RGPD (article 9) concernant les « catégories particulières de données ».
  • Le guide de l’Afep, du MEDEF et du SISSE à usage des entreprises pour l’identification des données sensibles.

2.L’externalisation et le risque juridique

L’externalisation des données dans le cloud entraîne leur gestion dans un environnement désormais multi-juridictionnel. Cette déterritorialisation implique une recomposition des lois applicables et des juridictions compétentes. Bien que le régime juridique principal reste celui du pays du propriétaire des données, d’autres législations peuvent s’y ajouter : le cadre juridique du pays du prestataire, ou des pays par lesquels les données transitent ou sont temporairement stockées, notamment quand les lois du pays d’origine du prestataire ont une portée extraterritoriale — c’est-à-dire qu’elles s’appliquent là où le ressortissant exerce son activité.

Extraterritorialité : une portée juridique au-delà des frontières

On parle d’extraterritorialité pour désigner la faculté, pour un État, d’appliquer ses lois en dehors de ses frontières nationales. Ce mécanisme, bien que complexe, est de plus en plus mobilisé dans un monde globalisé où les interactions économiques, numériques et humaines dépassent les limites territoriales. Souvent invoquée dans une logique défensive, l’extraterritorialité permet aux États de répondre à des enjeux transnationaux majeurs :

  • la lutte contre la criminalité internationale (corruption, blanchiment, financement du terrorisme, sanctions économiques), qui ne connaît pas de frontières ;
  • la protection des droits fondamentaux (droits humains, préservation de l’environnement), qui concernent l’ensemble de la communauté internationale.

Pour qu’un État puisse appliquer sa loi hors de son territoire, il doit établir un fondement de compétence suffisant avec les faits, les personnes ou les biens en cause. Dans le droit américain, on parle de US nexus. Par extension, un nexus désigne le lien juridique suffisant entre l’État et la situation concernée, permettant de justifier l’exercice de sa juridiction ou l’application de sa législation.

Lois extraterritoriales et cloud

Dans de nombreux États, les données sont d’abord perçues comme un enjeu de sécurité nationale : elles permettent de détecter des menaces, de documenter des enquêtes judiciaires ou de soutenir des opérations de renseignement. En arrière-plan, elles peuvent aussi être exploitées pour de l’intelligence économique : compréhension des marchés, repérage d’acteurs stratégiques, analyse de dépendances ou de vulnérabilités. Cette centralité est renforcée par leur hébergement massif dans des services cloud, souvent opérés par une poignée de grands fournisseurs extra-européens. Dans des circonstances qualifiées d’exceptionnelles, les fournisseurs de services cloud peuvent être contraints par les autorités de transmettre les données de leurs clients, parfois sans en informer le propriétaire.

Ces transferts, motivés par l’application extraterritoriale de législations, s’inscrivent néanmoins dans un cadre juridique international fondé sur la protection de la vie privée et des données personnelles, issu du droit international des droits de l’homme :

  • ONU — Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) : l’article 17 garantit à toute personne une protection contre les ingérences arbitraires dans sa vie privée, incluant la sauvegarde des données personnelles.
  • Conseil de l’Europe — Convention 108 : impose que tout transfert vers un État tiers assure un « niveau de protection adéquat », établissant les fondements d’un encadrement global des flux transfrontaliers.
  • Union européenne — RGPD : l’article 47 encadre les transferts de données (règles d’entreprise contraignantes) vis-à-vis du propriétaire.

Pour limiter les contradictions entre ces cadres, les États cherchent à encadrer les transferts. Toutefois, pour les données des entités privées comme publiques, il n’existe pas d’accord général multilatéral. Il existe en revanche des Mutual Legal Assistance Treaties (MLAT), traités d’entraide judiciaire, c’est-à-dire des accords bilatéraux facilitant la coopération policière et judiciaire, notamment pour l’échange de renseignements et de données dans le cadre d’enquêtes. Lorsqu’un fournisseur reçoit une demande d’accès émanant d’un État étranger, il peut exiger qu’elle soit traitée dans le cadre d’un MLAT : la requête passe alors par les autorités judiciaires de l’État du fournisseur, qui en contrôlent la légalité, la proportionnalité et la conformité aux garanties procédurales avant d’autoriser ou non la transmission. Certaines législations, comme le CLOUD Act, permettent toutefois de solliciter directement des données sans recourir à ces mécanismes d’entraide, contournant de facto les garanties procédurales attachées aux MLAT.

Il est ainsi essentiel, pour un utilisateur, d’identifier clairement les législations à portée extraterritoriale auxquelles il peut être soumis, de comprendre l’étendue des pouvoirs qu’elles confèrent, et de connaître les cadres susceptibles d’assurer la protection de ses données.

Cadres extra-européens réclamant un accès aux données

À ce jour, certaines réglementations permettent spécifiquement l’accès aux données de citoyens, entreprises ou administrations via les prestataires de services. Ces réglementations sont en constante évolution et leur portée peut être élargie à tout moment. Les plus connues sont issues des États-Unis et de la Chine, pionniers du cloud et disposant d’une capacité particulièrement importante à les déployer à grande échelle.

L’application de ces lois est documentée par les rapports de transparence des fournisseurs, avec une tendance haussière sur la longue période. Ainsi, depuis 2009, Google déclare le nombre de demandes du gouvernement américain (demandes FISA portant ou non sur le contenu, lettres de sécurité nationale). À titre d’exemple, en vertu de la loi FISA, Google a reçu en 2023 des demandes concernant plus de 230 000 comptes utilisateurs. Microsoft indique avoir reçu, entre juillet et décembre 2024, 28 120 demandes d’accès concernant 52 335 comptes, dont 64,51 % ont donné lieu à une divulgation d’informations. Ces demandes ne font pas toujours l’objet d’une information auprès des détenteurs de comptes concernés, et l’entreprise ne peut pas s’y soustraire — contrairement aux demandes issues d’autres pays. Ces rapports démontrent que ces accès sont non seulement possibles, mais massifs et en constante augmentation.

États-Unis

CLOUD Act

Le Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act, intégré à l’Omnibus Spending Bill de 2018 et promulgué le 23 mars 2018, modifie le Stored Communications Act de 1986. Il confère aux autorités américaines le droit de contraindre les entités soumises à la juridiction des États-Unis à fournir ou donner accès aux informations qu’elles détiennent, où qu’elles soient stockées (y compris hors des États-Unis). Il prévoit des executive agreements avec des États partenaires. À ce jour, il n’existe pas d’accord entre les États-Unis et l’UE sous l’égide du CLOUD Act : en théorie, les entreprises ne peuvent donc pas contester la demande des autorités américaines.

États-Unis

FISA Act

Le Foreign Intelligence Surveillance Act (1978) est le principal cadre légal de la collecte de renseignement extérieur. Sa section 702 permet aux autorités d’accéder aux données hébergées par des entreprises américaines hors des États-Unis, sans mandat, ainsi qu’aux données transitant sur le sol américain. Elle a été au cœur des arrêts Schrems I et Schrems II de la CJUE, ayant invalidé le Safe Harbor et le Privacy Shield. L’article 504, durci lors de la prolongation, s’étend désormais aux fournisseurs d’équipements (routeurs, switches, infrastructures réseau).

États-Unis

Executive Order 12333

Décret présidentiel signé en 1981, il étend les pouvoirs des agences de renseignement (CIA, NSA, FBI) en matière de collecte, d’analyse et de partage d’informations, et définit le « renseignement étranger ». Il constitue l’un des fondements juridiques permettant aux États-Unis d’accéder à certaines données.

États-Unis

CALEA Act

Adoptée en 1994, la loi Communications Assistance for Law Enforcement Act renforce la capacité des forces de l’ordre à procéder à des interceptions légales, en exigeant des opérateurs et fabricants d’équipements de télécommunications qu’ils intègrent des capacités natives de surveillance ciblée.

Chine

Cybersecurity Law (CSL)

Adoptée en 2016, elle renforce la protection et la localisation des données ainsi que la cybersécurité, dans l’intérêt de la sécurité nationale. Elle s’applique à toute entreprise opérant en Chine, y compris étrangère, tenue de fournir un support technique aux autorités lors d’activités de protection de la sécurité nationale ou d’enquêtes pénales.

Chine

Data Security Law (DSL)

En vigueur depuis le 1er septembre 2021, elle élargit la notion de « données sensibles » à toute information pouvant affecter la sécurité nationale, la stabilité économique ou les intérêts publics. Elle s’applique aux organisations opérant en Chine et à celles situées à l’étranger dont les traitements sont jugés susceptibles d’affecter des intérêts stratégiques.

Chine

Personal Information Protection Law (PIPL)

Souvent comparée au RGPD, la PIPL impose des obligations de consentement, de transparence et de limitation des finalités. Elle contient une exception majeure : les données peuvent être transmises aux autorités pour des raisons de sécurité nationale ou d’intérêt public.

Cadres extra-européens visant à protéger les données

Au-delà des frontières de l’Europe, de nombreux textes visent également à protéger les données des citoyens, des entreprises et des organisations publiques.

Japon

Act on the Protection of Personal Information (APPI)

Adoptée en 2003 et révisée (notamment en 2020), elle possède une portée extraterritoriale et s’applique aux entreprises étrangères traitant des informations de résidents japonais. L’APPI impose des exigences strictes de consentement et de transparence (accès, correction, suppression), des sanctions sévères et, depuis des amendements récents, des obligations de notification en cas de violation.

Inde

Digital Personal Data Protection Act (DPDPA)

Adoptée le 11 août 2023, elle établit un cadre pour le traitement des données personnelles numériques et affirme le droit des individus à leur protection. De portée extraterritoriale, elle s’applique aux entités indiennes ou étrangères traitant des données en Inde et n’autorise le transfert hors de l’Inde que vers les pays non interdits par le gouvernement.

Australie

Privacy Act

En vigueur depuis 1988, son article 14 pose les Australian Privacy Principles. La section 5B confère une portée extraterritoriale s’appliquant aux entités ayant un « lien australien » qui collectent ou détiennent des données personnelles australiennes (organismes publics, sous-traitants, services de santé, entreprises privées dont le chiffre d’affaires dépasse 3 M$ australiens, sous réserve d’exceptions).

Brésil

Lei Geral de Proteção de Dados (LGPD)

En vigueur depuis le 18 septembre 2020, elle constitue le cadre principal de protection de la vie privée au Brésil. De portée extraterritoriale, elle s’applique aux entreprises situées hors du Brésil qui traitent des données de personnes y résidant, en garantissant des droits d’accès, de correction et de suppression.

Canada

PIPEDA / LPRPDE

En vigueur depuis 2000, la loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques encadre la collecte, l’utilisation et la communication de renseignements dans le cadre d’activités commerciales. De portée extraterritoriale, elle s’applique aux organisations canadiennes comme étrangères, y compris pour les renseignements qui circulent à l’étranger.

Cadres européens et français visant à protéger les données

Union européenne

RGPD

En application depuis mai 2018, il constitue le socle de la régulation européenne du traitement des données personnelles et s’applique à toute entité, européenne ou étrangère, traitant des données de personnes se trouvant sur le territoire européen. Les transferts hors UE ne sont autorisés que si le pays destinataire assure un niveau de protection « adéquat » (décision d’adéquation) ou, à défaut, moyennant des garanties appropriées (clauses contractuelles types).

UE / États-Unis

Data Privacy Framework (DPF)

En vigueur depuis 2023, l’accord actuel UE–États-Unis introduit un système de certification pour les entreprises américaines, un principe de proportionnalité dans l’accès par les agences de renseignement et un mécanisme de recours via la Data Protection Review Court (DPRC).

Union européenne

Data Act

Adopté en 2023 et pleinement applicable depuis le 12 septembre 2025, son article 28 crée une obligation de transparence sur l’accès et le transfert internationaux de données : les fournisseurs doivent publier les juridictions dont dépend leur infrastructure TIC et décrire les mesures empêchant l’accès par des autorités extra-européennes aux données non personnelles détenues dans l’UE.

France

Loi SREN

Adoptée en 2024, la loi « Sécuriser et réguler l’espace numérique » anticipe en droit français le Data Act (article 33 reprenant l’article 28). Son article 31 impose aux administrations de l’État et à certains opérateurs et GIP une attention particulière au service cloud utilisé pour les données d’une sensibilité particulière, exigeant des critères de sécurité garantissant la protection contre tout accès d’autorités d’États tiers non autorisé par le droit de l’Union.

France

Loi de blocage (n° 68-678 du 26 juillet 1968)

Promulguée en 1968 et modifiée en 1980, elle interdit à toute personne établie en France de transmettre à une autorité étrangère des informations d’ordre économique, commercial, industriel, financier ou technique susceptibles de porter atteinte à la souveraineté, à la sécurité ou aux intérêts économiques essentiels de la France. Depuis les textes d’application de 2022, les entreprises destinataires de demandes étrangères doivent en référer au SISSE, qui dispose d’un mois pour évaluer l’application de la loi et formuler un avis.

France

Doctrine « cloud au centre »

Définie en 2021 par la DINUM et actualisée en 2023, elle impose que tout nouveau projet numérique de l’administration soit conçu en priorité sur le cloud (cloud interministériels Nubo, π, ou offres industrielles satisfaisant des critères stricts). Pour les données d’une sensibilité particulière, l’offre commerciale retenue doit respecter la qualification SecNumCloud (ou équivalent européen) et être immunisée contre tout accès non autorisé d’autorités d’États tiers.

Data Privacy Framework : un cadre contesté

Le DPF fait l’objet de vives critiques, à commencer par Max Schrems et son organisation NOYB. En juillet 2023, il a annoncé son intention de contester à nouveau la validité du cadre devant la CJUE : selon lui, les programmes de surveillance de masse américains restent largement inchangés, le principe de proportionnalité est interprété de manière unilatérale, et la Data Protection Review Court est une instance administrative dépendante de l’exécutif — ce qui contreviendrait à l’exigence d’un recours effectif devant une autorité indépendante (article 47 de la Charte des droits fondamentaux de l’UE).

Par ailleurs, le Privacy and Civil Liberties Oversight Board (PCLOB) a été considérablement affaibli lorsque, en janvier 2025, l’administration Trump a demandé la démission de ses trois membres démocrates — dont sa présidente —, le privant du quorum nécessaire et le paralysant de fait, alors que le cadre de transfert repose précisément sur l’existence d’un contrôle indépendant.

En parallèle, le député français Philippe Latombe avait déposé un recours en septembre 2023 devant le Tribunal de l’UE pour demander l’annulation de la décision d’adéquation relative au DPF. Ce recours a été rejeté le 3 septembre 2025 par le Tribunal de l’UE : le DPF reste donc en place à ce jour, dans l’attente d’un éventuel appel.

Compatibilité entre le droit local et les législations extraterritoriales

Les législations à portée extraterritoriale viennent se superposer au droit local, et l’analyse des textes montre qu’un risque d’incompatibilité existe. D’un côté, certaines réglementations interdisent tout accès à des données, notamment personnelles, sans consentement éclairé (à l’instar du RGPD). De l’autre, des textes imposent aux entreprises d’un pays donné d’accéder aux données qu’elles détiennent pour le compte de leurs clients, alors même que ceux-ci n’y ont pas consenti explicitement. Par exemple, le CLOUD Act ne prévoit aucune obligation d’information des personnes concernées, ni des autorités des pays tiers lorsque les données concernent des ressortissants ou entités situés hors des États-Unis.

Ces lois créent en outre une problématique contractuelle : même si une entreprise européenne utilise des clauses contractuelles types (CCT) pour encadrer le transfert vers des fournisseurs non-européens, ces garanties peuvent être remises en cause par une autorité européenne de protection des données. En conséquence, dans l’Union européenne, une entité privée ou publique devrait s’assurer que l’externalisation de ses données auprès d’un prestataire de cloud ne l’expose pas à une incompatibilité juridique.

3.Adaptation des pratiques juridiques aux enjeux d’externalisation

Méthode d’évaluation de l’exposition aux réglementations extraterritoriales

La maîtrise du risque lié aux réglementations à portée extraterritoriale suppose une démarche structurée, progressive et documentée. L’évaluation de l’exposition d’une organisation ne peut se limiter à une analyse ponctuelle ou déclarative : elle doit s’inscrire dans un processus global et itératif intégrant la nature des données, les obligations réglementaires applicables au détenteur, ainsi que les caractéristiques juridiques et opérationnelles des prestataires envisagés. La méthode ci-après propose un cadre opérationnel pour identifier, analyser et maîtriser ces risques, de l’identification des exigences propres à l’entité et aux données jusqu’à la mise en place de garanties contractuelles et le recours à des dispositifs de confiance reconnus.

Auto-évaluation initiale

Avant tout projet d’externalisation, une organisation doit définir le régime auquel elle est soumise, en particulier dans les cas suivants : être une administration, un opérateur de l’État ou un groupement d’intérêt public ; détenir des documents ou renseignements d’ordre économique, commercial, industriel, financier ou technique dont la communication est de nature à porter atteinte à la souveraineté, à la sécurité ou aux intérêts économiques essentiels de la France ou à l’ordre public ; détenir des données personnelles ; détenir des données de santé.

Contexte Obligations Actions à mener
Être une administration, un opérateur de l’État ou un GIP Recourir à un prestataire répondant à des critères de sécurité strictement définis et garantissant notamment la protection des données contre tout accès d’autorités publiques d’États tiers non autorisé par le droit de l’Union ou d’un État membre. Analyse technique et juridique des prestataires envisagés et exclusion de ceux assujettis à des législations permettant l’accès aux données par des autorités d’États tiers non autorisées par le droit de l’Union.
Détenir des documents ou renseignements sensibles (souveraineté, sécurité, intérêts économiques essentiels, ordre public) Interdiction de transmettre à une autorité étrangère des informations dont la demande est susceptible de porter atteinte à la souveraineté, à la sécurité, aux intérêts économiques essentiels de la France ou à l’ordre public, ou tend à la constitution de preuves pour des procédures étrangères. Analyse rigoureuse des données hébergées et traitées, et sélection méthodique des fournisseurs de sorte qu’ils ne soient pas en mesure d’accéder aux données concernées lorsqu’un tel accès porterait atteinte à ces intérêts.
Détenir des données à caractère personnel Transferts autorisés uniquement si le pays destinataire assure un niveau de protection « adéquat » (décision d’adéquation) ; à défaut, moyennant des garanties appropriées telles que des clauses contractuelles types. Analyse rigoureuse des données et analyse juridique des prestataires, pouvant conduire à exclure un prestataire soumis à des transferts vers des pays non adéquats, ou à négocier des CCT adaptées.
Détenir des données de santé Obligation de recourir à un prestataire certifié HDS. Imposer que le prestataire soit qualifié HDS.

De manière générale, une analyse de la sensibilité et de la criticité des données doit être menée afin d’évaluer les conséquences d’un accès par un tiers.

Analyse du cadre juridique applicable aux fournisseurs

L’analyse du cadre juridique applicable au fournisseur est nécessaire pour déterminer ses obligations. Il s’agit avant tout de déterminer l’origine du fournisseur, qui détermine a priori le régime juridique auquel il doit obéir. Pour connaître la nationalité d’une entreprise, il conviendra d’examiner par exemple : la localisation du siège social de la maison mère ; le pays d’immatriculation ; la composition du capital social ; la nationalité des actionnaires ; la relation d’appartenance avec une société mère. En fonction de sa nationalité et/ou de sa gouvernance, l’entreprise est assujettie aux législations de ce pays et ne peut s’y soustraire.

Exiger des garanties contractuelles spécifiques

Même si les prestataires ne sauraient s’affranchir du droit qui s’applique à eux, il est nécessaire de construire un cadre contractuel adapté aux contraintes réglementaires et aux attentes du client, dans un souci de transparence. Il apparaît important de disposer des éléments suivants :

  1. Le droit applicable et la juridiction.
  2. La déclaration par le prestataire du cadre juridique auquel il est assujetti, énumérant toutes les normes et précisant, pour chacune, si un accès aux données est possible — et si oui : les modalités d’information et de demande d’autorisation au propriétaire ; les modalités de notification et, le cas échéant, d’autorisation auprès de l’autorité compétente en France, le délai de prévenance et les cas d’ordonnance de confidentialité ; les conditions techniques d’accès, y compris le recours à des tiers.
  3. Les modalités de mise à jour périodique de la déclaration, tout changement législatif, réglementaire, de contrôle ou de sous-traitant critique devant faire l’objet d’une mise à jour sans délai.
  4. La localisation des données : localisations autorisées des données, métadonnées, journaux, sauvegardes et environnements de secours.
  5. Un engagement de confinement géographique et l’interdiction des transferts non autorisés.
  6. Le déplacement et la réversibilité technique : conditions de déplacement des données et des traitements, y compris politiques de cycle de vie, réplications et basculements.
  7. Les conditions de restitution des données : restitution intégrale dans un format ouvert ou documenté, avec assistance raisonnable ; en cas de modification de la déclaration, restitution, effacement complet et vérifiable chez le prestataire et ses sous-traitants, avec certificat d’effacement et logs.
  8. La sous-traitance : liste nominative et à jour des sous-traitants, localisation et rôle ; droit d’audit en cascade ; clauses équivalentes imposées à tout sous-traitant ; notification préalable à tout changement.
  9. Le changement de contrôle : notification préalable de tout projet de fusion, acquisition, cession d’actifs ou changement de contrôle ; modalité de résiliation si le changement accroît l’exposition juridique, modifie les localisations ou la loi applicable.

Une attention particulière doit être apportée à une révision régulière du contrat, le dynamisme du secteur numérique impliquant souvent des opérations de fusion, acquisition ou changement de contrôle susceptibles d’affecter le cadre juridique applicable et la chaîne de sous-traitance.

Outils facilitant l’évaluation des prestataires

Il existe des dispositifs de qualification et de certification prévoyant des exigences relatives à l’exposition aux réglementations extraterritoriales. Faisant l’objet d’un audit par un tiers indépendant et de contrôles sur place et sur pièce, ils facilitent l’analyse des prestataires et fournissent des éléments factuels et objectifs.

La qualification SecNumCloud

Le référentiel SecNumCloud, élaboré par l’ANSSI, définit un ensemble rigoureux de règles de sécurité sur les plans technique, opérationnel et juridique. À ces mesures s’ajoutent des dispositions relatives au risque d’exposition extraterritorial (chapitre 19.6 « Protection vis-à-vis du droit extra-européen »). Plusieurs exigences sont imposées aux fournisseurs :

  • Leur siège statutaire, administration centrale et principal établissement doivent être établis au sein d’un État membre de l’Union européenne.
  • Leur capital social et droits de vote doivent être majoritairement détenus par des entités possédant leur siège, administration centrale ou principal établissement au sein d’un État membre de l’UE.
  • Les services fournis doivent respecter la législation en vigueur en matière de droits fondamentaux et les valeurs de l’Union (dignité humaine, liberté, égalité, démocratie, État de droit).

La transparence est au cœur du dispositif : le prestataire doit documenter les risques résiduels liés à l’existence de lois extra-européennes ayant pour objectif la collecte de données ou métadonnées des commanditaires sans leur consentement préalable.

La certification HDS

Le Code de la santé publique (art. L1111-8) impose des conditions de sécurité particulières à tous les détenteurs de données de santé, pour eux-mêmes ou au bénéfice d’un tiers ; le respect de ces exigences peut être démontré par une certification HDS. La certification Hébergeur de Données de Santé vise à renforcer la protection des données de santé à caractère personnel et à construire un environnement de confiance autour de l’e-santé. Elle impose un référentiel exigeant en matière de sécurité, de confidentialité et de traçabilité, couvrant l’hébergement d’infrastructure physique comme l’hébergement applicatif ou l’administration des systèmes, avec des exigences inspirées notamment des normes ISO 27001 et ISO 20000.

Le référentiel HDS, actualisé en 2024, encadre les risques liés aux législations extraterritoriales : tout transfert de données de santé hors de l’UE ne peut se faire qu’avec l’accord explicite du client et dans le respect des mécanismes autorisés par le RGPD. Concrètement :

  • Exigence 29 : un accès à distance depuis un pays hors EEE doit reposer sur une décision d’adéquation (art. 45 RGPD) ou, à défaut, une garantie appropriée (art. 46) ; sans décision d’adéquation, l’hébergeur doit informer son client des garanties mises en place.
  • Exigence 30 : lorsque l’hébergeur ou l’un de ses sous-traitants est soumis à une loi d’un pays tiers n’assurant pas un niveau de protection adéquat, il doit en faire état dans le contrat, lister les réglementations extra-européennes concernées, décrire les mesures prises et préciser les risques résiduels.
  • Exigence 31 : l’hébergeur doit publier et tenir à jour une cartographie des transferts de données de santé vers des pays hors EEE, intégrant la description des risques d’accès non autorisés identifiés à l’exigence 30.

En combinant ces obligations, la certification HDS impose une forme de transparence sur l’hébergement des données de santé et leurs transferts extra-européens. Elle n’offre toutefois aucune immunité vis-à-vis de législations à portée extraterritoriale.

Le chiffrement des données. La protection des données est un élément essentiel d’une stratégie de cybersécurité efficace. Le chiffrement joue un rôle clé : il transforme des informations lisibles en données illisibles, accessibles uniquement grâce à une clé de déchiffrement, garantissant la confidentialité et l’intégrité des données (e-mails, fichiers partagés, communications mobiles, visioconférences) et sécurisant la mobilité des équipes (chiffrement des terminaux, VPN, protection des accès).

Les données doivent bénéficier d’une protection complète — en transit, au repos et en usage —, grâce notamment à des modules de cryptographie matériels sécurisés (HSM), véritables clés de voûte des PKI (Public Key Infrastructure). Rien ne sert de chiffrer si les clés sont vulnérables ou duplicables.

Les données ne constituent pas un bloc homogène : chaque niveau de sensibilité appelle un dispositif adapté, du chiffrement intégré associé à une supervision par une entité de confiance jusqu’à des solutions renforcées, qualifiées et/ou certifiées. En définitive, il est essentiel d’adapter les moyens de protection à la sensibilité des données tout en garantissant la performance opérationnelle des équipes et une expérience utilisateur fluide.

Conclusion

L’externalisation des données dans le cloud, bien qu’elle soit devenue une pratique courante et souvent incontournable dans les stratégies numériques des organisations publiques comme privées, doit faire l’objet d’une analyse stratégique. Elle engage des responsabilités profondes, tant sur le plan juridique que sur celui de la maîtrise et de la gouvernance de l’information.

Ce guide a démontré que les environnements cloud, par leur nature souvent distribuée et multi-juridictionnelle, exposent les données à des risques d’accès non autorisés et de pertes de maîtrise. Les exemples analysés sont sans équivoque : les législations à portée extraterritoriale permettent à des États tiers d’imposer aux organisations, y compris européennes, des obligations d’accès aux données, y compris lorsque celles-ci sont hébergées hors de leur territoire. Ces mécanismes, souvent opaques, contournent les principes fondamentaux du droit européen ou français.

Dans ce contexte, les organisations françaises et européennes doivent impérativement adopter une posture proactive et éclairée, afin de s’assurer que les fournisseurs auxquels elles ont recours ne sont pas soumis à ce type de législations. L’enjeu est d’autant plus crucial pour celles qui disposent de données stratégiques, voire sensibles.

La sécurité numérique ne peut être garantie que par une gouvernance rigoureuse des données, fondée sur la transparence, la traçabilité et la maîtrise des dépendances. Cela suppose une connaissance fine des cadres juridiques applicables, une capacité à évaluer les risques d’exposition et une exigence contractuelle renforcée vis-à-vis des fournisseurs de cloud. Cette démarche doit s’inscrire dans une logique de responsabilisation, mais aussi de soutien à la construction d’un écosystème numérique européen fondé sur la confiance, la sécurité et la souveraineté.

En effet, la création et le développement d’un écosystème européen de prestataires respectueux des cadres, des standards et des valeurs de l’Union doivent être activement soutenus, encouragés et stimulés, pour renforcer des alternatives européennes performantes, sécurisées et compétitives.

Le futur du cloud ne se subit pas : il se façonne.

Un guide collectif

Élaboré sous l’égide d’AFNOR Normalisation, coordonné par Aubin Minesi, avec :

  • HEXATRUST
  • DOCAPOSTE
  • OUTSCALE (Dassault Systèmes)
  • FNTC
  • OVHcloud
  • WIMI
  • ERCOM
  • NUMSPOT
  • LEVIIA
  • Clever Cloud